La pandémie de 2020 aura frappé notre imagination. Nous avons été forcés de remettre en question notre mode de fonctionnement au travail puisque nous devions nous isoler les uns des autres. Les bureaux sont devenus déserts et certaines usines ont fermé, tandis que les établissements de santé et certains commerces roulaient à plein régime, tout comme les camionneurs et les livreurs.

Pour d’innombrables travailleurs-euses de première ligne, il était essentiel d’être présent physiquement au travail. Pour de nombreux autres, le travail s’est déplacé à la maison.

Ces derniers mois ont été difficiles pour ces millions de Canadiens et Canadiennes qui font du télétravail. Ils ont poursuivi leurs activités professionnelles sans interruption tout en composant avec la présence d’un conjoint ou d’une conjointe, des enfants, des tâches ménagères, etc. 

Les heures se sont allongées dans un espace confiné et la frontière entre la vie personnelle et professionnelle est devenue de plus en plus floue. 

Or, ce phénomène du prolongement des heures n’est pas nouveau : le droit à la déconnexion du travail est au cœur de plusieurs discussions dans certains pays, y compris au Canada. Si l’allongement des journées au boulot pouvait être acceptable en début de pandémie, comment justifier que de nombreux travailleurs-euses soient encore appelés à travailler 10, voire 12 heures par jour six mois plus tard?

Que se passera-t-il lors de la deuxième vague? Ou si une autre pandémie éclate?

Entretemps, étant à la maison, ces télétravailleurs-euses consomment plus d’électricité, de chauffage, de climatisation; dans certains cas ils utilisent leur ordinateur personnel ou ont acheté des outils collaboratifs et monopolisent la bande passante familiale. Bref, ils utilisent leur maison comme un bureau, mais reçoivent-ils quelque chose en retour?

Par ailleurs, sachant que les problèmes musculosquelettiques sont une véritable plaie pour d’innombrables travailleurs-euses, peut-on s’attendre à une multiplication de ces blessures dues aux longues heures à travailler dans des bureaux de fortune peu ergonomiques?

Selon certaines études, les travailleurs seraient plus productifs (et innovateurs) à la maison, mais la question fondamentale qui me préoccupe est plutôt : sont-ils plus heureux? Ne perdons pas de vue que l’être humain est un animal social et qu’il doit interagir avec ses pairs. Est-ce que les vidéoconférences peuvent remplacer la présence de collègues de travail en chair et en os?

Permettez-moi également de souligner les enjeux vécus par les femmes qui travaillent à la maison. Celles-ci sont souvent appelées à assumer une plus grande part des tâches ménagères et à supporter seules le poids de la charge mentale, notamment. Dans les situations de violence conjugale, travailler à l’extérieur limite les contacts avec le conjoint violent et permet d’accéder plus facilement à du soutien. En télétravail, la victime est mise dans une position encore plus vulnérable.

Sachant que la pandémie de COVID-19 ne sera pas la dernière crise majeure du XXIe siècle, nous devons entreprendre une réflexion sur cette nouvelle normalité qu’est le télétravail en situation de crise. Le moment est venu pour les travailleurs-euses, les syndicats, les chercheurs-euses, les différents paliers de gouvernements et les employeurs de s’asseoir et d’examiner tout cela de près. Certains élus parlent déjà de modifications aux différents Codes du travail, mais j’ajouterais que la réflexion doit être plus profonde.

Parlerons-nous de revenu minimum garanti pour indemniser les travailleurs mis à pied en temps de crise? De compensations financières pour les travailleurs qui transforment une partie de leur maison en bureau? D’horaires de travail allégés pour favoriser la socialisation et prendre soin de la famille? D’employeurs tenus de mettre en place un mécanisme de protection pour leurs travailleuses victimes de violence en milieu familial?

Les modèles d’organisation du travail que nous connaissons depuis le milieu du siècle dernier m’apparaissent dépassés. Plutôt qu’attendre les répercussions de l’isolement et de l’appauvrissement des salariés-ées, soyons pour une fois proactifs. Prenons le temps d’y réfléchir, d’en parler et d’agir dans l’intérêt des femmes et des hommes qui font tourner l’économie canadienne.

En toute solidarité,

François Laporte
Président de Teamsters Canada
Vice-président de la Fraternité internationale des Teamsters